Quand la création collaborative se met au service de la production de films

La start-up de financement collaboratif Kickstarter a beaucoup fait parler d’elle ces derniers temps grâce au succès de la montre Pebble, détenant depuis mai dernier le record du projet ayant levé le plus de fonds sur la plateforme (10 millions de dollars levés auprès de 69 000 personnes en un mois pour un objectif initial de 100 000 dollars – la page du projet est encore disponible ici). A présent, c’est au tour du projet du stylo d’impression 3D 3Doodler d’enthousiasmer le web, puisqu’en à peine un jour le projet a déjà levé 900 000 dollars (pour un objectif de 30 000 dollars).

Ce qui fait un peu moins de bruit, c’est l’importance croissante de la plateforme de crowdfunding dans le financement de films. Et pourtant, cette année comme l’année dernière, 10% des films sélectionnés à Sundance étaient – au moins partiellement – financés par Kickstarter. Ces films n’ont d’ailleurs pas seulement remporté l’adhésion de supporters en ligne mais également celle des critiques : Blood Brother, financé via Kickstarter et Indiegogo, a remporté le mois dernier le Grand Prix du Jury de Sundance, tandis que trois films (Kings Point et Inocente dans la catégorie des Documentaires et Buzkashi Boys dans celle des Courts-Métrages) financés via Kickstarter figurent dans la liste des nominés aux Oscars. Un de ces films aura-t-il droit à son Oscar dimanche (ça suffirait peut-être à me consoler de celui qui a de grandes chances d’être remis à Argo…) ?

On entend souvent des grands noms de l’industrie du cinéma (rappelez-vous Christopher Dodd, PDG de la Motion Picture Association of America et son tristement célèbre Stop Online Piracy Act – à ce propos, ils auraient récemment décidé d’abandonner toute législation sur le sujet et de chercher d’autres voies pour combattre le piratage  ) se lamenter sur le fait que le web a provoqué le développement du piratage de films (sans prendre la peine de mesurer l’impact positif qu’il a eu sur les ventes digitales de ces mêmes films). Il serait aujourd’hui temps de reconnaître l’impact de ces levées de fonds permises par le web sur la création même de nombreux films. Voilà à présent trois ans que le Sundance Institute et Kickstarter ont annoncé leur partenariat. Et ces trois dernières années, le site a permis de lever plus de 100 millions de dollars pour financer des projets vidéos (longs et courts métrages, webséries, documentaires, etc.) auprès de 900 000 « backers » (plus de chiffres ici.)


Dans cet article paru sur Mediadecoder, David Carr compare Kickstarter à un studio, « sans les egos » des studios : contrairement à ce qui se passe avec les studios, le greenlight donné à un film ne vient pas directement de Kickstarter mais d’une communauté d’individus prêts à payer (même des petites sommes) pour permettre au film de voir le jour. Par le biais de Kickstarter, les réalisateurs peuvent enfin s’adresser directement à leur public et pitcher leur film tout en conservant leur indépendance. Et comme pour tous les projets Kickstarter, les promesses de dons ne sont versées que si l’objectif fixé initialement est atteint. « Kickstarter représente en quelque sort le triomphe des petits nombres », nous dit David Carr. A mon sens, Kickstarter marque surtout l’avènement d’un nouveau modèle de production prenant son sens non plus dans la consommation qui en découle mais bien dans son processus de création même, ce processus de création participative permettant à chacun d’apporter sa contribution.

J’aime l’économie collaborative (j’en parle ici et par exemple), et j’aime le cinéma. Quand les deux se rencontrent, ça donne toute une flopée de très beaux films. Alors vraiment, merci Kickstarter.

Si vous avez un peu de temps je vous invite à lire cette interview de Perry Chen, fondateur de Kickstarter – je crois que j’aimerais beaucoup le rencontrer.

Et pour finir, la très jolie bande-annonce de Blood Brother :

Blood Brother Trailer from Blood Brother on Vimeo.

La révolution de Netflix en est-elle vraiment une ?

Avec la sortie de la – très attendue – première saison de House Of Cards le 1er février, Netflix a enfin réussi son pari de révolutionner la télévision. Et pourtant, il était loin d’être gagné d’avance. Mais qu’est-ce qui va réellement changer pour le (télé)spectateur ?

De la diffusion de contenus « outdatés » à la création originale

Si aux Etats-Unis, la chronologie des médias permet de rendre un film disponible au sein d’un service de VOD par abonnement (SVOD) environ un an après sa sortie en salles, ce délai est porté à 36 mois en France. Alors que certains critiquent déjà la fraîcheur du catalogue Netflix aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, on a bien du mal à imaginer comment Netflix pourrait sortir un service convaincant en France s’il ne devait être composé que de films de plus de trois ans et de séries diffusées et rediffusées à la télévision. Dès lors, comment parvenir à convaincre les spectateurs de s’abonner au service puis de payer tous les mois pour continuer à y accéder ?

La clé du succès de la chaîne HBO aux Etats-Unis réside dans ses créations originales – Les Soprano, The Wire, Boardwalk Empire, Game of Thrones, et plus récemment Girls ont toutes contribué à bâtir puis renforcer le prestige de la chaîne, et la qualité de ces séries lui suffit probablement à maintenir une base d’abonnés fidèles. Deux critères essentiels donc : qualité du contenu, et exclusivité (au moins pour une durée suffisamment longue).

Après avoir déboursé 1 million de dollars par épisode de Mad Men pour obtenir l’exclusivité en streaming de la série phare d’AMC (et alors qu’Amazon vient de signer un deal similaire pour Downton Abbey), Netflix est passé à la vitesse supérieure en se lançant comme HBO dans la création originale. Pour acquérir les droits des deux premières saisons de House Of Cards, Netflix aurait déboursé plus de 100 millions de dollars, une somme supérieure à celle que des grandes chaînes comme HBO ou AMC étaient prêtes à payer. Et tandis que traditionnellement les chaînes ne commandent une série que si le pilote les a convaincues, Netflix a marqué les esprits en commandant d’un coup les deux premières saisons de 13 épisodes chacune complètement à l’aveugle (en sachant tout de même que la série était produite et en partie réalisée par David Fincher et que Kevin Spacey y incarnait le personnel principal, ce qui n’est pas rien).

Netflix n’a pas l’air de vouloir s’arrêter là, comme en témoigne le développement prochain de « Turbo: F.A.S.T. (Fast Action Stunt Team) », une série pour enfants inspirée du dessin animé Dreamworks qui sortira cet été.

Et Ted Sarandos, Directeur des contenus de Netflix, disposerait d’un budget de 6 milliards de dollars pour les 3 prochaines années, dont 300 millions consacrés à la production originale. Son objectif ? Devenir HBO avant que HBO ne devienne Netflix.

Netflix n’est pas le seul service de vidéos à se lancer dans la création originale dans l’espoir de capter l’audience des chaînes TV. Amazon a récemment annoncé son intention de produire des séries et aurait décidé de financer 12 pilotes (6 comédies et 6 séries pour enfants). Netflix comme Amazon mettent en avant le fait que contrairement aux grandes chaînes du câble, elles n’interfèreront pas dans le développement des créations originales, laissant ainsi aux réalisateurs et aux producteurs une liberté totale. J’ai le sentiment que cette indépendance vis-à-vis des chaînes aura au moins un impact positif sur qualité des contenus en rendant les scénaristes maîtres de leurs programmes, et ce sans avoir à se préoccuper des coupes publicitaires régulières imposant leur rythme aux épisodes. Il devrait (ou pourrait) ainsi en résulter des scénarios plus travaillés, sans suspense artificiellement provoqué avant chaque publicité pour tenir le spectateur en haleine (et le faire rester devant la télévision pour ne pas rater la suite).

Microsoft a également annoncé son retour dans les contenus, et espère lancer ses propres contenus sur la Xbox dès la fin de l’année, en mettant l’accent sur les contenus interactifs, plus attrayants pour leur public.

En France, OCS suit également le modèle d’HBO et vient de lancer sa troisième création originale : Lazy Company, actuellement en cours de diffusion sur OCS max.

Nouveaux programmes, nouveaux usages

Voilà déjà bien longtemps que la télévision n’est plus seulement linéaire (bon, sauf pour le foot et la Nouvelle Star si vous voulez). De nombreux programmes sont disponibles gratuitement en catch-up pendant une durée de 7 jours à compter de leur diffusion TV via les box des opérateurs ou sur le web. En ce qui concerne les séries – rarement disponibles en catch-up sur les chaînes gratuites – il a longtemps fallu se plier aux diffusions hebdomadaires des chaînes. Et pourtant là encore, certaines chaînes ont su innover et proposer des services permettant aux téléspectateurs de s’affranchir – en partie – des contraintes de la programmation linéaire. Ainsi, sur les chaînes OCS, la fonctionnalité start-over permet de reprendre au début un programme pendant sa diffusion sur la chaîne. Vous arrivez 20 mn après le début de Walking Dead ? Hop, un petit clic sur « redémarrer » et la série recommence rien que pour vous.

Netflix a voulu aller encore plus loin avec House Of Cards. Après avoir ouvertement pris position contre l’ “insatisfaction contrôlée” (“The point of managed dissatisfaction is waiting. You’re supposed to wait for your show that comes on Wednesday at 8 p.m., wait for the new season, see all the ads everywhere for the new season, talk to your friends at the office about how excited you are”), Reed Hastings, PDG de Netflix, a déclaré vouloir mettre fin à l’attente hebdomadaire caractéristique des séries TV en rendant tous les épisodes de la première saison de House Of Cards disponibles en même temps.

Voilà déjà quelques temps que l’on commençait à parler de “binge-viewing” (terme dérivé de “binge-drinking”) pour décrire un nouveau mode de consommation des séries TV, consistant à enchaîner de nombreux épisodes sans s’arrêter.

Pour ma part, j’ai plutôt tendance à regarder mes séries toutes les semaines, sauf pour la saison 1 de Girls que j’ai regardée en une fois pendant ma grippe en décembre. Cependant, il m’est également arrivé plusieurs fois de laisser passer quelques semaines sans regarder Mad Men pour pouvoir ensuite regarder plusieurs épisodes à la suite, ce que je faisais déjà pour Six Feet Under. Pour ces séries au format long, j’ai le sentiment que l’on perçoit mieux certaines subtilités en regardant plusieurs épisodes de façon rapprochée, que l’on parvient mieux à faire des liens entre certaines scènes, et que l’on comprend davantage la psychologie et les traits de caractère des personnages.

Un petit sondage effectué par Wired à peine une semaine après la sortie de House Of Cards met en évidence le fait qu’avec House Of Cards, le binge viewing a été la règle.

Pour ma part, je suis encore assez partagée sur ce modèle de consommation. Tout d’abord, je suis aujourd’hui en sérieux manque de sommeil, comme doivent probablement l’être toutes les personnes qui ont regardé la série (heureusement que la 2ème saison n’est pas sortie en même temps…), et je me dis que j’aurais peut-être préféré une modération imposée via une diffusion périodique des épisodes de série.

Ensuite, j’ai même si j’ai trouvé cette série excellente, j’ai quand même regretté la relative perte de lien social provoqué par sa non-diffusion à la télévision. L’avantage de la diffusion en linéaire, c’est que tous mes amis suivant telle ou telle série en sont tous au même épisode. Je me suis retrouvée plusieurs fois à faire des soirées True Blood, Californication, Mad Men, etc. avec des amis, ce que j’ai un peu de mal à imaginer sur un service tel que Netflix : pourquoi décider un soir plus qu’un autre de se rassembler autour d’un ordinateur pour regarder des séries disponibles à tout moment ? L’agitation qui précède la sortie d’un nouvel épisode, le live-tweet lors de sa diffusion, l’impatience générée par l’attente de la prochaine saison, sont pour moi indissociables des séries, et j’ai du mal à imaginer un modèle reposant uniquement sur le binge viewing, que j’ai cependant pratiqué pour House Of Cards (je ne tenais pas à ce qu’un malheureux spoil sur Twitter ou ailleurs me gâche le plaisir de regarder la série).

Et puis bon en fin de compte, « managed dissatisfaction » ou pas, arrive bien un moment – en l’occurrence maintenant – où on se retrouve obligé d’attendre pour pouvoir voir la deuxième saison.

Quant à l’intérêt pour Netflix de rendre tous les épisodes disponibles en même temps plutôt que de les espacer dans le temps (tout en laissant les épisodes précédents disponibles sur le site pour les retardataires), j’avoue ne toujours pas l’avoir vraiment saisi. Si l’objectif est bien de disposer d’une base d’abonnés croissante, ne serait-il pas plus efficace de se garantir au moins une base constante d’abonnés fidèles à la série, qui après un bouche à oreille convertiraient leurs amis en de nouveaux abonnés ?